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LIVRE-INTERACTIF

Ad-vitam : 1er chapitre

La partie s’av√©rait tr√®s serr√©e, boule √† boule. Rempla√ßant, Julien tr√©pignait d’impatience dans les gradins. D√©j√† une heure quinze de jeu, la moiti√© du temps venait de s’√©couler et sa quadrette n’arrivait pas √† se d√©tacher au score. Dans les tribunes, les spectateurs appr√©ciaient les phases de jeu tr√®s disput√©es… qui se d√©roulaient sans lui. Dans le petit boulodrome du Rhodia, chaque faute technique provoquait un brouhaha indescriptible de critiques individuelles.

Patrick, capitaine de la formation samauritaine, appela l’arbitre : Julien Del√®gue allait devoir effectuer sa rentr√©e en remplacement du pointeur de t√™te. Celui-ci donnait des signes de fatigue. Dix heures de jeu dans les jambes depuis samedi apr√®s-midi, il n’assurait plus.
Cinq √† six au tableau d’affichage. L’√©quipe adverse, originaire de Lyon, venait de prendre l’avantage. Impressionn√© par le public, Julien rangea timidement ses deux grosses boules en bronze d’un kilo chacune dans le r√Ętelier au fond du jeu. Il effectua quelques gestes techniques √† vide pour se d√©contracter et √©vacuer la tension nerveuse. Des tribunes, il sentit certains regards jaloux s’attarder sur lui et tenta d’en faire abstraction. C’√©tait la premi√®re fois qu’il atteignait le cap de la finale d’un grand prix de boules lyonnaises, un vieux r√™ve. Il ne pouvait plus ma√ģtriser ses mouvements. Le trac ! Des fourmis inqui√©tantes parcouraient ses muscles dont la commande lui √©chappait partiellement. Des doutes lancinants l’emp√™chaient d’acqu√©rir la concentration indispensable.
Pas veinard, le pointeur adverse positionna sa boule √† trente centim√®tres du but. La quadrette locale se consulta sur l’option √† prendre : privil√©gier le tir ou le point ? Le nouvel entrant, Julien, posait un probl√®me. Apr√®s tout ce temps sans jouer, dans quelle forme allait-il se trouver ? Ses premi√®res boules jet√©es seraient primordiales pour sa confiance. Autant ne pas le laisser mijoter plus longtemps, l’√©quipe d√©cida de pointer.
Julien se dirigea p√©niblement vers la ligne de jeu. Ses tempes bourdonnaient doucement, des chuchotements rompaient peu discr√®tement le silence sur l’option adopt√©e et achevaient de le d√©stabiliser. Certains l’attendaient au tournant. Pourtant √† l’entra√ģnement, il appr√©ciait ces gains de points d√©licats et en savourait la r√©alisation. Mais l√†, les conditions √©taient diff√©rentes, il n’avait pas droit √† l’erreur, dans son int√©r√™t comme dans celui de son √©quipe ; il voulait √©viter les ragots convenus √† son √©gard et les r√©flexions qui ne manqueraient pas de fuser en cas d’√©chec. √Ä ce stade de la comp√©tition, toute maladresse de sa part serait r√©dhibitoire pour la suite : les adversaires ne laisseraient pas passer l’aubaine et son √©quipe en paierait les cons√©quences.
Dans sa main, la boule semblait plus grosse que d’habitude. Bien cal√© sur ses pieds, stable, il rep√©ra sa port√©e et fixa l’objectif, une petite place entre le but et l’objet ennemi, ridicule √† plus de quinze m√®tres de distance. Un tremblement le parcourut. Il tenta de faire le vide dans sa t√™te et h√©sita. Soudain, la m√©canique de son geste se d√©roula sans qu’il e√Ľt conscience d’en avoir r√©ellement donn√© l’ordre. Trop tard pour se corriger. Le bronze raclait d√©j√† le sable fin sous l’impact et poursuivait sa course, laissant sur le sol une petite trace fine et droite. Surpris, Julien √©valuait d√©j√† son jet st√©r√©otyp√©. Les remarques dans le public cess√®rent. Chacun scrutait les fac√©ties du parcours sur la boule qui se rapprochait dangereusement de la ligne de perte lat√©rale. Prise de risque maximum. Heureusement, le d√©vers commen√ßa √† jouer son r√īle, la boule incurva sa trajectoire, enfin, √©chappant √† un triste sort. Sa vitesse diminua sensiblement √† l’approche de sa cible. Un dernier tour la fit s’appuyer contre sa rivale, fr√©mir l√©g√®rement puis, la d√©passer… Ouf ! Le coup venait de r√©ussir.
- Super ! Bravo vieux, une reprise fantastique !
Ses co√©quipiers lui tap√®rent sur l’√©paule en signe de reconnaissance, un tonnerre d’applaudissements secoua la salle. Julien respira en baissant les yeux, g√™n√©. Un frisson de plaisir h√©rissa la peau de ses bras.
- Belle rentrée, chapeau !
Les adversaires piquaient du nez mais appréciaient, beaux joueurs.
- Bien, gone ! Je savais qu’on pouvait compter sur toi ! On va se battre pour l’emporter !
Le capitaine finissait de redonner le moral à son pointeur, important pour la suite.
La tension montait d’un cran √† chaque passe. Tout pouvait basculer sur un coup de d√©s pour l’une ou l’autre des deux √©quipes. Il fallait un vainqueur. La fin du temps r√©glementaire approchait. Le public grondait de plus belle et soutenait moralement les locaux √† grands renforts d’encouragements per√ßants.
Transcend√©s, les Samauritains jou√®rent √† la perfection jusqu’au bout. Dans l’ultime passe, les Lyonnais se retrouv√®rent accul√©s √† la faute.
- S’ils ne tirent pas le but, ils sont cuits ! chuchota nerveusement un de ses co√©quipiers.
Julien priait int√©rieurement pour l’√©chec du tireur adverse. Il entrevoyait la possibilit√© d’obtenir sa premi√®re victoire en grand prix. Apr√®s tant d’ann√©es d’entra√ģnement, son r√™ve allait enfin se concr√©tiser. Si seulement l’autre pouvait √©chouer… Un silence de plomb s’abattit sur le boulodrome, par respect devant la gravit√© de l’enjeu. Le tireur prenait son temps au fond du court et se concentrait au maximum. Tout reposait sur lui. Le public se p√©trifia quand il s’√©lan√ßa, le d√©nouement √©tait proche.
Julien suivit un instant la course a√©rienne de la boule puis reporta rapidement son regard sur la petite sph√®re de buis, pratiquement neuve et tant convoit√©e, qui attendait b√™tement le choc, l√†, au milieu du jeu. Julien cligna des yeux de surprise quand la boule vint la fracasser. Il n’eut pas le temps de voir l’√©caille de peinture blanche la recouvrant, gicler sous l’impact. Une douleur tr√®s vive lui emporta la t√™te. Pinc√© entre le bronze et le rev√™tement dur du terrain, le but venait de s’√©craser avec une vitesse incroyable sur sa tempe.
 » Merde, c’est foutu !  » pensa-t-il en perdant connaissance…

  • ISBN : 978-2-84859-019-6
  • Nbrs de pages : 322
  • Prix: 17,00 €
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