ROMANS

NOUVELLES

LIVRE-INTERACTIF

aroun : Prologue

 » A√Įe !  » Cette douleur dans le bras. La piq√Ľre. Tout √©tait confus et se bousculait dans ma t√™te.
Avais-je de nouveau huit ans ? Il me semblait reconna√ģtre cet endroit, cette odeur, cette √©poque. J’√©tais en train de jouer dans ce jardin comme avant… Cela faisait bien longtemps d√©j√†.
Quelle sensation bizarre de me retrouver l√†, dans ce lieu o√Ļ j’avais pass√© mes derni√®res vacances d’enfant ! Malgr√© l’√©tat de torpeur dont j’√©mergeais doucement, les informations affluaient par vagues successives et d√©sordonn√©es.
Je me rappelais vaguement que ma tante et mon oncle avaient pr√™t√© leur maison √† mes parents pendant leur s√©jour au Portugal pour une quinzaine de jours. Situ√©e √† Saint-Maurice-L’Exil, dans l’Is√®re, celle-ci ne poss√©dait rien d’extraordinaire. Un simple  » T4  » dans une cit√© o√Ļ tous les pavillons avaient √©t√© construits √† l’identique pour le logement du personnel de la centrale nucl√©aire, mais entour√© d’un terrain clos, arbor√©, recouvert d’une pelouse verte et drue au milieu de laquelle se trouvait une piscine. C’√©tait tout ce que pouvait souhaiter une famille avec deux enfants en bas √Ęge vivant √† longueur d’ann√©e au quatri√®me √©tage sans ascenseur d’un b√Ętiment en copropri√©t√©. Une voix famili√®re me tira de mes r√©flexions.
- Océane, fais attention à Jérémie.
Ma mère se tenait sur le pas de porte de la cuisine, ma mère, tellement jeune.
- Il va encore manger des feuilles de laurier et attraper la gastro.
L’image de sa derni√®re couche-culotte fit revenir un sentiment de d√©go√Ľt aussi pr√©cis que si mes pens√©es dataient d’hier. Pareille √† un automate, je sentis mes petites jambes me porter jusqu’au coin de la terrasse bord√©e par d’immenses lauriers roses qui masquaient en partie la piscine. Curieusement, je ne ma√ģtrisais pas mes mouvements. Quelqu’un d’autre agissait √† ma place.
Le garnement √©tait l√†, assis par terre, occup√© √† d√©cortiquer un √† un les p√©tales d’une fleur.  » Tr√®s toxique « , avait dit mon oncle.  » Cette plante dangereuse, il ne faut surtout pas en avaler « . Les souvenirs remontaient de ma m√©moire, fourmillant de d√©tails depuis longtemps oubli√©s. Jubilant de me sentir grande, je me vis taper sur les doigts de mon fr√®re en criant tel un adulte responsable :
- Pas bon ça ! Mauvais ! Mets pas à la bouche.
Feignant de ne m’accorder aucun droit, le rejeton se releva indiff√©rent et courut en se dandinant dans l’herbe dans l’espoir d’attraper Junior, le chien de la maison dont on assurait la garde pendant notre s√©jour.
Junior √©tait un terrier blanc, de la race des Westies, les toutous qu’on voit dans la pub √† la t√©l√© pour la p√Ęt√©e C√©sar. Compagnon joueur et docile, il n’aimait pourtant pas les b√©b√©s, du moins jusqu’√† une certaine taille ou un √Ęge suffisamment avanc√©, capable de lui procurer quelques friandises. Cela devait tenir √† son pass√© de chiot o√Ļ quelques bambins s’√©taient servis de lui comme de leur peluche, √† tirer sur les poils et la queue, m√™me les moustaches. Il fallait donc veiller √† ce que J√©r√©mie ne puisse pas l’acculer dans un coin car le cabot aurait pu le mordre s√©rieusement.
La douleur de mon bras devenait plus diffuse, le produit se r√©pandait dans tout mon √™tre et m’apportait la s√©r√©nit√© n√©cessaire √† la situation. Une voix sourde, celle d’Aroun, parvenait √† mes oreilles :
- Soyez tranquille ! Tout va bien. Restez calme. Tout ceci est déjà terminé. Ne vous impliquez pas, détendez-vous.
Calme pour qui, pour quoi ? Il s’agissait de ma vie ! Qu’√©tais-je en train de faire ici, si loin dans ce pass√©, ce pass√© du bonheur ? Petit √† petit, la lumi√®re commen√ßait √† poindre dans mon esprit, mais je n’arrivais pas √† remettre mes id√©es dans le bon ordre. Les d√©tails des souvenirs de mon enfance se pr√©cisaient pourtant.
J’entendis rire ma m√®re au premier, un rire √©clatant, sans retenue, de ces rires qui vous font marrer √† eux tout seuls par contagion, un rire que je n’avais plus entendu depuis longtemps. L√†-haut, mon p√®re devait lui raconter des b√™tises ou une blague salace sur un monsieur belge, comme il savait si bien le faire. Un de ces petits riens qui font tout dans la vie d’un couple. La communication est le ciment du mariage et ils avaient construit de solides fondations.
Le b√©ton avait vraiment pris √† la naissance du petit dernier, ce gar√ßon tant d√©sir√© et qui s’√©tait fait attendre. Mais depuis, le bonheur r√©gnait en ma√ģtre m√™me si les temps √©taient durs. Le revenu financier de la famille permettait √† peine de boucler les fins de mois. Nathalie, ma m√®re, travaillait comme secr√©taire comptable √† mi-temps dans un minuscule garage automobile sans concession et Pascal, mon p√®re, g√©rait des syst√®mes r√©seau dans une bo√ģte d’informatique. Il venait pour cela de laisser son ancien emploi d’outilleur en m√©canique pour s’investir dans ce nouveau m√©tier d’avenir, du moins le pensait-il, apr√®s une formation au GRETA, esp√©rant ainsi am√©liorer le train de vie du foyer. Mais rudes √©taient l’apprentissage et la concurrence entre coll√®gues.
J√©r√©mie √©tait arriv√© comme le messie au sein de la famille, porteur de la g√©n√©ration future des Perrot, il √©tait le dernier √† pouvoir permettre √† la branche g√©n√©alogique de ce patronyme de ne pas s’√©teindre. A ce titre, il √©tait choy√© par tous les ascendants encore vivants. Il le m√©ritait et savait charmer son monde. Il arborait sous sa t√™te blonde, de grands yeux bleus rieurs et polissons, un sourire enj√īleur qui pourrait faire fondre la plus irascible des grands-m√®res, ce qui n’√©tait pas le cas. Moi, une fille et son a√ģn√©e de six ans, j’estimais ne pas recevoir les m√™mes attentions que lui. Quelquefois, une col√®re infantile, sourde et pleine de jalousie, me remplissait.
La petite Oc√©ane s’appliquait √† pr√©sent √† faire le tour de la piscine √† la recherche de sa poup√©e :
- O√Ļ te caches-tu Amandine ? hurlai-je avec ce plaisir d’enfant retrouv√© de pouvoir exercer mon autorit√© sur un √™tre inf√©rieur.
Amandine. Ce pr√©nom aussi, je l’avais oubli√©. Ce jouet reprenait pour moi toute sa valeur et son importance : ma confidente et mon r√©confort dans les moments de chagrin.
Le bassin occupait pratiquement la moiti√© du terrain et en imposait avec son m√®tre vingt de haut, trop haut pour moi. C’√©tait une piscine hors sol du genre de celles qui sont vendues en kit dans les magasins de bricolage, ovale et assez grande pour pouvoir effectuer quelques brasses. On y acc√©dait par un petit escalier de bois qui rejoignait un plancher sur lequel on pouvait disposer deux chaises longues, le tout cl√ītur√© par une barri√®re. L’ensemble donnait une sensation assez agr√©able de bien-√™tre et de d√©tente. Avant notre arriv√©e, mon oncle, prudent, avait ferm√© le passage avec une planche en agglom√©r√©, fix√©e en haut de l’escalier par un vulgaire serre-joint. Il avait bien recommand√© √† mon p√®re de ne pas oublier de le mettre hors p√©riode d’utilisation afin que nous, les enfants, mais aussi le chien, ne puissions y acc√©der et tomber √† l’eau.
- Ah ! Te voil√† coquine ! dis-je en apercevant l’effront√©e dissimul√©e sous un des renforts de la t√īle de la piscine.
- Tu as froissé toute ta robe et ton bras est tout sale.
En examinant de plus pr√®s la poup√©e, on pouvait distinguer des marques de dents √† l’avant-bras du jouet. Une col√®re soudaine s’empara de moi.
- Papa, papa, Junior a mordu Amandine. Elle est tout ab√ģm√©e !
Mon p√®re descendit tranquillement et sortit dans le jardin. √Ä son air amus√©, je compris tout de suite le s√©rieux qu’il accordait au probl√®me. Il prit un air grave et constern√© pour feindre d’attacher de l’importance aux soucis de l’enfant.
- Fais voir ! Oh ! la sale bête ! Viens, on va le gronder !
Nous part√ģmes √† la recherche du chien qui n’avait pas demand√© son reste. En entendant crier, il s’√©tait d√©j√† enfui chez les voisins par un trou dans le grillage, courant apr√®s un pigeon pos√© sur une des branches du cerisier. Il d√©testait les oiseaux qui venaient manger dans sa gamelle et lui fr√īlaient la t√™te en rase mottes en lui piaillant aux oreilles.
- √áa ne fait rien, rassura mon p√®re. On le disputera tout √† l’heure quand il aura oubli√©. Et puis, il sera bien oblig√© de revenir, s’il veut manger !
Frustr√©e et rancuni√®re, je me promis de venger l’infamie plus tard, imaginant toutes sortes de tortures morales et physiques que je pourrais bien faire subir √† ce stupide animal. Sur ce, J√©r√©mie arriva cahin-caha au bord de la terrasse, un morceau de bois dans la bouche. Pascal le souleva comme un paquet de plumes, lui retira l’objet gluant et posa un gros bisou sur sa joue encore humide.
- Tu t’en payes ici, hein ! On est bien chez tonton ! lui murmura-t-il √† l’oreille.
Il le fit tournoyer en l’air comme dans un man√®ge et le reposa dans un atterrissage en piqu√©, ce qui fit √©clater de rire le bambin et d√©clencha mon amertume.
 » Oc√©ane, reprends-toi. Tu sais maintenant pourquoi tu es l√† ! Ne te laisse pas envahir par tes pens√©es de petite fille !  » me rappelai-je. Le but de ma pr√©sence ici s’√©claircissait, soutenu et confirm√© par le murmure inquiet d’Aroun. Mais √©tions-nous le bon jour ? Comment savait-il pr√©cis√©ment quand cela devait arriver ? Mon voyage √©tait limit√©.
 » Le produit agira pendant peu de temps « , avait-il averti pendant la pr√©paration de l’intervention. Or je voulais savoir avant mon retour pour √©teindre √† jamais tous les reproches.
Depuis quand √©tais-je revenue maintenant ? Le temps passait si rapidement et j’√©tais toute √† la joie de pouvoir revivre ce pass√© heureux, comme par magie. Tout √©tait tellement r√©el, tellement vivant. Qui n’a pas r√™v√© de pouvoir revenir √† tel ou tel instant de sa vie ant√©rieure en ayant conscience de tout ce qu’il a v√©cu jusqu’alors, avec l’exp√©rience et la sagesse qu’apporte l’√Ęge. En d’autres circonstances, j’aurais pu appr√©cier ces instants-l√†, mais… Tout √† coup, mon cŇďur s’emballa. Aroun avait r√©ussi, malheureusement.
Je le sentais au fond de mon √Ęme, mon inconscient mettait mon cerveau en alerte maximum. L’√©v√©nement que ma m√©moire avait effac√©, pour lequel j’√©tais revenue, allait se reproduire, me t√©tanisant et me gla√ßant le sang. Oc√©ane ressentait-elle mon anxi√©t√© et mon effroi ? Probablement pas. La peur me faisait divaguer, pour elle le cauchemar n’avait pas encore commenc√©. L’angoisse me tordait de douleur, mais j’√©tais l√† dans un but pr√©cis : savoir. Une partie du sc√©nario seulement √©tait effac√©e ; mais je devais revivre l’horreur enti√®rement. Maintenant, confront√©e √† l’imminence du drame, je regrettais am√®rement ma d√©cision, mon obstination malgr√© tous les avertissements. Je paniquais, peut-√™tre pouvais-je encore y √©chapper ? Aroun… !
Trop tard.
Tout se d√©roula inexorablement. Les souvenirs douloureux resurgirent du n√©ant pour venir s’inscrire cette fois de mani√®re ind√©l√©bile dans ma m√©moire. Cette fois, j’√©tais certaine de ne plus jamais l’oublier. Jamais. Tout se d√©roula tr√®s vite.
Par jeu, un merle vint se poser sur le rebord de la barri√®re de la piscine. Agac√©, Junior se pr√©cipita alors dans l’escalier, tentant d’escalader la planche en bois qui en d√©fendait l’acc√®s et aboyant √† tout va. L’agglom√©r√© vermoulu par l’humidit√© s’√©mietta autour du serre-joint et s’√©croula sous le poids du chien, lib√©rant le passage. Alert√© par la sc√®ne et voyant l’acc√®s d√©gag√©, J√©r√©mie s’empressa de gravir les quelques marches qui le s√©paraient de l’√©tendue liquide o√Ļ flottait gracieusement son dernier cadeau, une bou√©e canard. Il se pencha sur le bord pour l’attraper quand Junior repartit en trombe √† la poursuite du volatile et heurta l’enfant qui tomba, d√©s√©quilibr√©, t√™te la premi√®re dans le bassin.
Alert√©e par le bruit, Oc√©ane surgit √† son tour sur le plancher et vit, p√©trifi√©e de stupeur, son fr√®re dispara√ģtre sous l’eau. Je voulus appeler √† l’aide mais aucun son ne sortit de sa bouche. Je voulus me jeter en avant pour le rattraper, chassant ma jalousie, mais ses muscles restaient compl√®tement fig√©s sous le choc et la vue de la sc√®ne. Le petit corps remonta deux fois √† la surface, se d√©battant de toutes ses forces, mu par ses r√©flexes de b√©b√© nageur tant de fois pratiqu√©s. Mais la couche-culotte d√©tremp√©e endiguait ses mouvements. Il perdit rapidement ses forces et, √©puis√©, finit par boire la tasse. Le balancement du bec de canard rieur scandait ses derniers soubresauts au-dessus de lui, comme pour se moquer.
L’impuissance me chavira la t√™te. Je voulais me jeter √† l’eau moi aussi, mourir avec lui, effacer toutes ces ann√©es de douleur et de tristesse qui m’avaient impos√© ce retour. Ce retour pour un ultime espoir. Mais quel espoir ? Je venais seulement de r√©aliser que rien n’allait changer, tout au contraire. La douleur fut plus forte et plus insoutenable que dans mon cŇďur d’enfant. Je ne voyais plus que l’image de J√©r√©mie, dans un dernier tressaillement, les yeux √©carquill√©s d’incompr√©hension, qui m’appelait √† l’aide √† travers le temps, s’enfon√ßant √† jamais dans la nuit noire de mes cauchemars.

  • ISBN : 978-2-84859-028-8
  • Nbrs de pages : 216
  • Prix: 19,00 €
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