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Rendez-vous Post-mortem – Chapitre 1

Il me semble sortir d’un mauvais r√™ve, le cerveau et le corps compl√®tement engourdis. Il fait encore froid, l’hiver a dur√© si longtemps, une √©ternit√© de glace. Imperceptiblement, mes sens se r√©veillent…, avec un zeste de m√©moire trouble d’une vie pass√©e, d’un reste d’existence. Est-ce cela la mort ? Sans doute ! Je parviens difficilement √† d√©terminer ce que je suis. Je me sens comme enferm√© dans une l√©thargie persistante. Des sons inaudibles parviennent √† mes oreilles, lointains, comme un ronflement venu tester mes tympans… J’essaie de comprendre, tout est si confus. Je ne peux pas bouger. Mes paupi√®res restent closes, bloqu√©es : saurai-je encore voir, ici ? Peut-on voir apr√®s ? Quelle pression dans ma t√™te ! La fin de mon voyage atteint-il un au-del√† ? Paradis ou enfer, quelle d√©finition ? √Ä quoi dois-je m’attendre ? Allah, J√©sus, Dieu ou une autre divinit√© ? Quelque chose s√Ľrement, puisque de nouveau je pense. Plus que cela m√™me, je r√©agis… Curieusement, je commence √† ressentir mon corps ; je croyais qu’ils n’acceptaient que l’√Ęme ! Une r√©incarnation alors ? Impossible ! Une √©tincelle de raison surgit du n√©ant : personne n’a jamais t√©moign√© de vies ant√©rieures. Et cependant, ostensiblement, le pass√©, mon pass√©, revient, petit √† petit, par bribes, fractur√©, lointain.
Une sensation de chaud s’insinue en moi, √©trange, oubli√©e, comme le ruissellement d’une source, une r√©surrection. Mon esprit d√©lire. De l√©gers fourmillements irradient une partie de mon √©piderme, ma peau semble se r√©veiller par endroits. Est-ce un cauchemar ? Sorties de nulle part, des voix √©mergent, s’arrondissent, prennent vie et r√©sonnent lourdement dans mon cr√Ęne :
- Professeur, je crois qu’il se r√©veille !
- Enfin, Ana√Įs ! Il revient… apr√®s toutes ces ann√©es !
Le timbre de cette voix si connue, celle de mon p√®re, du retour de l’enfance, fragile, fatigu√©e, pleine d’une √©motion intense… incompr√©hensible mais rassurante. O√Ļ que j’arrive, je ne serai pas seul. Mes neurones se d√©g√®lent, une explication s’embrouille. Papa est l√†, pour m’aider, me ramener. Mais d’o√Ļ exactement ? Vers quel univers ? Une renaissance ? Est-il mort lui aussi ?
La douleur s’attaque √† certaines zones de mon anatomie, le r√©veil les tiraille de mani√®re brutale. Mon enveloppe charnelle m’accompagne vers ce nouveau monde.
- Regardez, regardez, il bouge !
- C’est un miracle, la preuve que la science n’a pas de limite !
- Recouvrera-t-il toutes ses facultés ?
- Je l’esp√®re mais attention, √©vitons de trop en dire en sa pr√©sence ! Peut-√™tre nous entend-il d√©j√† ?
√Čvidemment, je per√ßois plus que je ne comprends leurs murmures irrationnels. Qui est cette femme ? Maman est morte lorsque j’√©tais enfant. Pourquoi ne m’attend-elle pas dans cet au-del√†, elle aussi ? Une autre √Ęme peut-√™tre ? Quelle importance, car l√†, au milieu de ce nulle part, comme un tic-tac assourdissant, mon cŇďur cogne rageusement dans ma poitrine, peinant √† trouver un rythme convenable. Lentement, l’irrigation s’accentue et s’√©tend √† la conqu√™te de territoires oubli√©s, engendrant tout un lot de petits picotements douloureux. Une sorte de courant √©lectrique stimule mes muscles par endroits, des spasmes en saccades provoqu√©s par un tas d’appareils br√Ľlants destin√©s √† compenser mon absence d’autonomie. Terrifiante inertie, en d√©pendance compl√®te d’une m√©canique.
- Il faut qu’il dorme ! Il risque de ne pas supporter !
La voix de l’homme donne ses ordres tandis qu’une aiguille s’enfonce dans une partie de ma chair revitalis√©e. On me prive d√©j√† de mes sens √† peine recouvr√©s. La nuit reprend ses droits, retardant mon retour. Qu’importe, je discerne d√©sormais que je ne suis probablement pas mort, pas v√©ritablement…

Cela fait plusieurs jours que je l’ai vaincue cette nuit si profonde. Aujourd’hui, je devrais commencer √† manger pour remplacer petit √† petit la perfusion. Ce sera douloureux. Mon p√®re, en biologiste averti, me l’a expliqu√© : remise en service du syst√®me digestif… et des √©vacuations au sortir du coma. Je comprends vaguement et je l’accepte, en prisonnier d√©sesp√©r√©ment soumis. Je voudrais lui parler, du moins, pouvoir m’exprimer, lib√©rer la foule de questions qui emprisonnent mes m√©ninges mais mes cordes vocales refusent encore de vibrer.
Papa a beaucoup vieilli, de longs cheveux blancs clairsem√©s entourent son visage rid√©, le contrecoup des √©v√©nements probablement, de ma mort apparente. Il m’aime beaucoup. Quant √† ce qu’il m’est arriv√©, il refuse d’en parler. Tout juste daigne-t-il me dire que je reviens de loin, que j’ai eu beaucoup de chance. M’expliquer risquerait d’√™tre dangereux dans mon √©tat ? Il pr√©f√®re remettre √† plus tard, quand j’aurai r√©cup√©r√© une partie de mes facult√©s pour en accepter plus facilement les cons√©quences. Quand j’aurai retrouv√© mes d√©fenses ! Pourquoi ? Contre qui, contre quoi ? La peur s’installe parfois devant ce grand vide, la plupart du temps o√Ļ je reste seul dans cette chambre d’h√īpital, coup√© du monde. Face √† cette d√©sesp√©rante solitude, quelqu’un, quelque chose, sans savoir qui ou quoi, me manque… Et je suis terroris√© de ne ressentir que l’absence, t√©nue et diffuse, de cet inconnu, oubli√© mais profond√©ment d√©sir√©.

Les semaines s’encha√ģnent avec lenteur, suivant l’√©volution toute relative de ma gu√©rison. Aucun bruit ext√©rieur ne vient perturber la qui√©tude de mon r√©tablissement. Le physique reprend le dessus sur l’engourdissement. Sur le plan psychique, de grandes zones d’ombre √©touffent mes souvenirs. Une foule de questions, douloureuses, tenaces, insidieuses, bouleversent mes pens√©es. Personne d’autre que mon p√®re ne semble autoris√© √† converser avec moi et je sens bien qu’il distille avec pr√©caution chacune de ses phrases. Mon esprit tente de s’insurger contre cette omerta. Il essaie de combattre l’amn√©sie en m√™me temps qu’il redoute qu’elle ne s’estompe. Il faudra pourtant bien que j’apprenne un jour la v√©rit√© sur ce pass√© obscur.
Un orthophoniste m’apprend les premi√®res syllabes. Je parviens √† dire papa ! Le mot Maman est exclu de son vocabulaire, sur les conseils de mon p√®re probablement. Je me d√©place maintenant jusqu’√† la salle de r√©√©ducation avec des b√©quilles. Des progr√®s ph√©nom√©naux aux dires de mon kin√©sith√©rapeute, dont la conversation se limite √† flexions, contractions, √©tirements et autres injonctions. Je m’accroche avec rage pour pallier ce manque dont j’ignore tout, qui renforce mes doutes et accentue mon d√©sarroi. Ne pas me souvenir me pousse √† imaginer n’importe quoi. L’espoir valse avec la peur de ne plus savoir. Je pressens un grand malheur. Je crains que la m√©moire ne me revienne brutalement et ne r√©v√®le tout √† coup un drame atroce… m√©moire n√©cessaire pour assumer ma d√©livrance.
Mes yeux supplient mon p√®re √† chacune de ses visites. Quand m’aidera-t-il √† recouvrer les souvenirs qui me font d√©faut ? Peut-√™tre serait-ce le d√©clic qui d√©clencherait tout. Je suis persuad√© que je pourrais le supporter. Malheureusement, il reste d√©lib√©r√©ment muet sur ce sujet. Et je reste seul dans cette chambre sans √Ęme, vide et froide avec, pour tout horizon, une unique fen√™tre donnant sur le mur nu d’un immeuble, si proche qu’il m’emp√™che de d√©tecter le moindre signe de vie. Combien de temps suis-je demeur√© entre la vie et la mort ? Quand me dira-t-on enfin la v√©rit√© ? Cette v√©rit√© qui embarrasse mon p√®re √† chacun de mes regards interrogateurs. Seul l’exercice quotidien de ma m√©moire pour tenter d’en percer les myst√®res, me permet d’endurer cette mise au secret.

  • ISBN : 978-2-84859-021-9
  • Nbrs de pages : 256
  • Prix: 17,00 €
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