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12
nov

Donne-moi ta vie – Chapitre 11

Karim dut, à nouveau, enfiler le beau costume de Cyrille, l’animateur. Cette fois, ce fut pour me rendre chez le notaire. Antoine Rastignac l’avait couché sur mon testament. Julie m’accompagna jusqu’à l’office notarial. La famille du défunt, mes neveux et nièces aperçus à l’enterrement, se trouvaient évidemment là, eux aussi, apparemment contrariés par ma présence et celle de Maria. Ils se demandaient ce que faisaient là le patient et l’ex femme de ménage du tonton ? Ces deux intrus ne présageaient que du moins pour eux. Le magistrat pria tous les personnes concernées de rentrer dans son vaste bureau en précisant à l’éducatrice d’attendre dehors tant que Karim ne ferait pas de difficulté.
— Bonjour, je vous remercie d’avoir répondu à ma convocation si rapidement, après l’épreuve douloureuse que vous venez de subir, aborda-t-il la séance quand tout le monde eut trouvé une place pour s’assoir. Certains d’entre vous m’ont fait valoir la nécessité de régler la situation le plus tôt possible pour diverses raisons, notamment d’éloignement, que j’ai acceptées. Je connaissais très bien Antoine Rastignac et cela fait longtemps maintenant qu’il m’avait demandé de mettre en ordre son héritage. Néanmoins, il apparaît que votre oncle, que je considérais comme un ami, ait changé d’avis après sa dernière visite à mon cabinet. Les gendarmes ont en effet trouvé à son domicile une lettre dénonçant le précédent testament se trouvant en ma possession et qui modifie sensiblement sa succession.
L’assemblée ne pipait mot mais les regards entre cousins s’appuyaient d’une inquiétude grandissante. Maria s’étonnait de se trouver ici et je feignais une indifférence débile à tout ce manège. Je savais, et pour cause, de quoi il retournait et me défendais à l’avance de jouir ou de craindre quoi que ce soit de ce qui allait fatalement arriver. Je m’évertuais à fixer béatement une peinture impressionniste sur le mur pour n’en rien laisser paraître. Probablement une copie dont je cherchais à en déceler, sans trop y croire, le défaut révélateur. Le notaire reprit :
— Je vous livre donc la teneur intégrale de ce nouveau document :

‘‘ Je soussigné Antoine Rastignac, sain de corps et d’esprit, déclare vouloir établir mon testament comme suit, annulant de fait, le précédent exemplaire rédigé chez mon notaire et ami, Maître Chazot :
Je lègue ma maison et tout ce qu’elle contient ainsi que 100 000 euros à Karim Alouche, patient au centre médico-social des Magnolias.
Je lègue 50 000 euros à Maria Ferrera sous réserve qu’elle continue d’entretenir ma maison pour les cinq ans à venir.
Le reste de mes biens sera réparti, à parts égales, entre mes neveux et nièces après la régularisation fiscale que Maître Chazot voudra bien établir.

… rédigé à … en date du… et c’est signé.
Augmentant crescendo tout le long de la lecture, le murmure dépassa le stade de la désapprobation. Des rires jaunes s’échappèrent des bouches haineuses. Des paroles mauvaises choquèrent l’air feutré :
— … qu’est-ce que c’est que cette histoire… tout au mongol, non mais je rêve… et la bonniche, qu’est ce qu’elle vient faire là-dedans… Nous, sa famille, on est de la merde… Faut faire quelque chose…
Un de mes neveux tenta de s’exprimer le plus calmement possible :
— Maître, ce document est-il valable ?
— Absolument, je vous l’ai dit, il est postérieur à celui que je possède et en annule les précédentes directives.
— Qui bien sûr se trouvaient être en faveur de sa famille, comme de raison, n’est-ce pas, enrageait sa voisine ?
— Désolé, je ne peux pas vous le dire.
— Peut-il être contesté en justice, tout le monde voit bien qu’il s’agit d’une erreur ? Notre cher oncle a dû tourner la carte avant de trépasser.
— Malheureusement pour vous : non ! La justice veille à ce que les dernières volontés d’une personne soient scrupuleusement respectées. Vous auriez perdu d’avance.
— Pouvez-vous au moins nous dire ce qui nous reviendra, tempêta une autre nièce ? C’est vrai, que nous reste-t-il… à nous ?
— Après une rapide estimation, je pense que vous devriez recevoir environ dix mille euros chacun. Votre oncle possédait beaucoup de discernement quant aux placements financiers solides. Seulement ce type de succession, sans héritier direct, génèrent énormément de prélèvements de la part de l’état.
La stupeur et la colère mina définitivement le clan familial. Il ne manquait pas grand chose pour qu’ils s’en prennent à moi, l’abruti d’handicapé qui les lésait et ne paraissait même pas s’en rendre compte. Maître Chazot dut ramener tout ce petit monde au calme, jusqu’à menacer d’appeler les forces de l’ordre. Les neveux et nièces finirent par s’invectiver entre eux, se reprochant réciproquement l’abandon préjudiciable de leur oncle du temps de mon vivant. Un sourire illumina quelques secondes le visage de Karim, je savourais bien involontairement ma revanche sur cette famille ingrate et profiteuse. C’est vrai qu’ils ne s’étaient jamais inquiétés de savoir comment j’allais. Chacun sortit du cabinet en râlant sur son prochain après la signature des documents que leur tendait le notaire avec autorité. Il n’y eut que Maria pour remercier le magistrat. Je feignis de parapher avec difficultés au bas des actes. Ce lègue me permettait d’envisager l’avenir avec plus de sérénité… hors du centre et en gardant le contrôle sur mon invention qui resterait à l’abri des convoitises.
Mon ancien ami expliqua brièvement à l’éducatrice étonnée ce qu’il ressortait de la réunion et me rendit à elle :
— Voilà, je pense qu’Antoine Rastignac voulait s’assurer que Karim puisse avoir une vie convenable. Il devait l’avoir pris en affection ?
— Je suppose. Ils se voyaient chaque semaine depuis de nombreuses années mais de là à en faire son principal héritier. Personne, à l’institution, n’aurait pu se douter qu’il s’agissait de cela. Quoiqu’il en soit, je ne sais pas si Karim se débrouillerait tout seul dans cette grande maison. Ce bon vieux docteur espérait probablement lui apporter quelques garanties d’avenir.
— C’était quelqu’un de très compétent dans son domaine, approuva le notaire, même s’il fut souvent décrié par ses confrères pour ses méthodes originales. Mais il savait ce qu’il faisait pour le jeune Alouche, ne vous inquiétez pas. Et le fait de lui attacher les services de Madame Ferrera pour l’aider démontre qu’il y avait mûrement réfléchi. En tout cas, je vais être amené à le revoir une seconde fois.
— Entendu Maître, à bientôt alors !
Julie me prit par le bras et m’entraîna dans l’escalier :
— Tu as compris ce qu’a dit le monsieur, Karim ?
— Oui
— Tu dois être content alors, ce brave docteur Rastignac t’ai fait un beau cadeau ?
— Moi vivre bientôt dans maison
— Tu es sûr, se crispa Julie, tu ne peux pas rester tout seul là-bas ?
— Toi venir me voir
Décontenancée, l’éducatrice ne sut que répondre. Au bas des marches, un couple et ses trois enfants semblaient les attendre.
— Karim, mon petit, viens faire un bisou à ta maman !
Nous fument cloués sur place. « Décidément », pensai-je à l’unisson de Julie qui n’ignorait rien, non plus, du passé de l’handicapé : « C’est la journée des charognards ! »

2 commentaires(s)
  1. Salut Pascal
    Décidement, tu es très doué pour me faire vivre,moi lecteur occasionnel (moi aussi je ne lis pas souvent excepté lors des sorties de tes différents livres)des histoires pas si fantastiques que ça, si on regarde les évenements actuels ou les différentes réactions des hommes et femmes de la société (excelent ce chapitre 12 !!)
    J’ai hate de lire la suite……..
    Ca doit être un peu « jouissif » de pouvoir dire tout haut ce qui mériterait de ne pas rester en sourdine ou de mettre dans des situations impossibles des « charognards » comme ceux que tu présentes.
    Pour la suite, je verrais bien bien Karim/Dct Rastignac refaire une expérience avec le compagnon de Julie….
    A bientôt dans ton bouquin
    Cordialement
    Philippe

    philippe Jonin,le 14 novembre, 2010
  2. Bien vu Philippe, la suite de l’histoire pourrait te donner raison. Pour le côté jouissif, cela permet,effectivement, d’extirper un peu de la rancÅ“ur que parfois, certaines personnes m’inspirent. Heureusement, ils sont une minorité dans mon entourage et malheureusement, l’écrire ne supprime pas le goût amer qu’ils laissent derrière eux. Je suis désolé, il n’y a pas de remède, juste une soupape.

    Pascal Dupin,le 15 novembre, 2010

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